Contexte

INTERVIEW - Sophie Wilmès: "Un gouvernement PS/N-VA reste le scénario n° 1"

La libérale Sophie Wilmès a brisé les codes en devenant la première Première ministre de l’histoire du pays. Elle se confie sur ce que représentent ses nouvelles fonctions. Elle lance un avertissement au PS et à la N-VA.

La Libre Belgique - le samedi 02 novembre 2019 – Frédéric Chardon

Dimanche dernier, Sophie Wilmès (MR) a été nommée Première ministre par le Roi. Pour la première fois dans l’histoire du pays, une femme occupe le 16, rue de la Loi. Sa carrière politique est fulgurante. Le gouvernement que Charles Michel a cédé à l’ancienne ministre du Budget est toutefois en affaires courantes et minoritaire au Parlement. Dans ce contexte, Sophie Wilmès apporte des garanties à l’opposition : le gouvernement fédéral ne sortira pas du cadre strict des affaires courantes. Elle se confie également sur les circonstances de sa désignation.

En 2014, lorsque vous arrivez à la Chambre des représentants, auriez-vous imaginé devenir la première femme à occuper le 16, rue de la Loi ?

En aucun cas. Quand je suis arrivée au Parlement, je n’avais même pas à l’esprit que je deviendrais ministre un jour… Tout simplement car je n’ai jamais fonctionné avec des plans de carrière. Les gens qui me connaissent savent que c’est vrai. La fonction de première Première ministre était loin d’être dans mon viseur.

Il y avait d’autres possibilités. Koen Geens, vice-Premier ministre CD&V, aurait pu également devenir Premier ministre. Qu’est-ce qui a fait la différence entre lui et vous ?

Il faut revenir sur une donnée fondamentale : Charles Michel, comme d’autres, comptait sur la formation rapide d’un nouveau gouvernement. Ce qui aurait eu comme conséquence de ne pas devoir organiser sa succession en affaires courantes. Avec une nouvelle majorité, on aurait eu un Premier ministre de plein exercice comme fruit d’une négociation entre les partenaires de ce nouveau gouvernement. Mais, se rendant compte que la situation politique n’avançait pas assez vite, Charles a décidé de prendre ses responsabilités et d’organiser son départ dans les meilleures conditions possible. Objectivement, il y avait autant de Premiers ministres possibles que de partenaires au sein de l’actuel gouvernement minoritaire. On parlait aussi bien du CD&V, de l’Open VLD que du MR. Et le fait que ce soit mon nom qui ait été présenté est le résultat d’une concertation entre ces trois formations.

La famille libérale était aussi la seule réunie au sein de l’exécutif. C’est cet élément qui a été décisif ?

Les libéraux étaient en effet la seule famille et le MR était le parti qui comptait le plus de députés. Il y avait une logique de rapport de force entre les formations. D’autres logiques auraient pu s’appliquer et c’est pour cela qu’il a fallu quelques discussions.

Lors de l’annonce de votre désignation, Koen Geens a publié un message ambigu sur Twitter, laissant entendre que vous aviez été choisie car c’était la solution qui impliquait le moins de changements… On a déjà vu plus d’enthousiasme en politique.

Son tweet n’était pas ambigu. J’ai déjà pris contact avec lui et Alexander De Croo (vice-Premier Open VLD) et je peux vous assurer que l’on travaille main dans la main dans une relation tout à fait positive.

En tant que femme, le fait de devenir la première Première ministre a-t-il pour vous une signification importante ou considérez-vous que cela fait désormais partie de la normalité ?

Fondamentalement, dans mon esprit, il n’y a rien d’anormal à ce qu’une femme devienne Première ministre. Quand je vois les réactions belges et internationales à ma désignation, cela s’emboîte difficilement avec ma conviction profonde à ce sujet. Ce qui est anormal, c’est qu’il n’y ait pas eu une femme Première ministre plus tôt. C’est une responsabilité extraordinairement grande. Sur la question des femmes, ma désignation crée un précédent.

Un précédent ? Cela veut dire que, pour vous, le prochain Premier ministre de plein exercice, pourrait également être une femme ?

Mais évidemment. Je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas être le cas.

Cela pourrait être vous, d’ailleurs…

Je vous l’ai dit : je n’ai jamais aligné mon engagement politique en fonction de plans de carrière. Je veux juste mener à bien les tâches qui me sont confiées. La question ne se pose pas à ce stade-ci.

"Une mère juive, Première ministre belge", a titré un magazine en ligne israélien. Dans cet article, une source MR affirmait que vous viviez votre judaïté de manière plus forte qu’avant. Est-ce juste ?

C’est interpellant de lire ce genre d’articles qui isolent une partie de mon histoire familiale… On est tous le résultat d’une histoire maternelle et d’une histoire paternelle parfois convergentes, parfois différentes. Dans mon cas, j’ai une ascendance juive du côté de maman et une ascendance catholique du côté de papa. J’ai eu une éducation catholique mais surtout une éducation à l’ouverture au monde. C’est l’ensemble de ces valeurs que je vais pouvoir utiliser positivement pour démontrer mon ouverture à la complexité. Mais pourquoi certains veulent-ils nous enfermer dans une case ? Souvent, on n’est que maman ou qu’originaire de tel endroit ou c’est telle ou telle ascendance que l’on pointe du doigt. Non, ce qui fait que l’on est soi, c’est la résultante de cet ensemble de choses. C’est pour moi une évidence : je serai la Première ministre de tous les Belges, quelles que soient leurs références, leurs héritages de valeurs, leur choix de religions, de non-religions, leurs choix de vie, leurs préférences. La fonction de Premier ministre transcende ces différences. On doit se retrouver dans l’union de ce qu’est la Belgique et ses particularités.

"Un gouvernement PS/N-VA reste le scénario n° 1"

La mission des préformateurs n’avance pas. On dit même que la qualité des relations entre le PS et la N-VA régresse… Alors, que fait-on ?

Comme négociatrice fédérale pour le MR, j’ai lancé plusieurs appels pour que l’on avance. On a besoin d’un gouvernement de plein exercice pour prendre les mesures nécessaires : en termes budgétaires, pour le soutien de l’économie, pour un projet de société. Soit il y a une volonté du PS et de la N-VA de travailler ensemble et, alors, ces partis doivent négocier et travailler sur un projet ; soit il n’y a pas de volonté d’avancer de la part du PS et de la N-VA et ces partis doivent prendre également leurs responsabilités. Laisser s’installer un sentiment d’immobilisme alors que le monde continue d’évoluer n’est pas une attitude raisonnable…

Aucune de ces deux formations ne veut avoir la responsabilité de faire échouer les contacts. Cela peut durer. Une majorité PS-N-VA reste-t-elle le scénario numéro 1 pour vous ?

Un gouvernement PS/N-VA reste le scénario numéro 1 car il n’est pas épuisé. Les informateurs et les préformateurs ont reçu une mission claire : travailler avec le plus grand parti du nord et le plus grand parti du sud du pays. On ne s’est pas encore mis autour de la table tous ensemble (PS, SP.A, CD&V, Open VLD, MR et N-VA) pour travailler à un projet de société. Tant que l’on n’a pas mené cet exercice jusqu’au bout, il est difficile de pouvoir passer à autre chose.

Comme Première ministre, allez-vous prendre une initiative pour constituer à la Chambre une majorité alternative qui permettrait d’adopter, par exemple, un vrai budget ?

Il est fondamental de respecter les institutions. Comme Première ministre, je resterai dans le cadre strict des affaires courantes. Cela veut dire que les capacités d’initiatives sont réduites presque à néant. Comme cheffe de gouvernement, je peux intervenir pour garantir la continuité de l’État et pour gérer les dossiers urgents. Le Parlement a, par contre, la pleine capacité de réunir les majorités et de voter de manière parfaitement démocratique sur différents dossiers. Si le Parlement trouve en son sein de telles majorités, le gouvernement fera son devoir : il exécutera les décisions. Il est vrai toutefois que l’on espère que le Parlement travaillera avec une vision générale des problématiques, avec de vrais débats.

Afin de débloquer les négociations entre PS et N-VA, certains décideurs politiques imaginent de lancer un processus de réforme de l’État (La Libre du 24 octobre). Est-ce envisageable pour vous ?

Vous m’interrogez ici par rapport à mon engagement politique. Le MR a toujours été clair : l’urgence première est le soutien à l’économie et au pouvoir d’achat. Il faut rencontrer les difficultés quotidiennes de la population plutôt que de rentrer dans d’interminables discussions institutionnelles.